L'école de la vie

 

« L'essentiel à nous apprendre
C'est l'amour des livres qui fait
Qu'tu peux voyager d'ta chambre
Autour de l'humanité,
C'est l'amour de ton prochain,
Même si c'est un beau salaud,
La haine ça n'apporte rien,
Puis elle viendra bien assez tôt !

Si on nous apprend pas ça
Alors j'dis "Halte à tout !"
Explique-moi, Papa
C'est quand qu'on va où ?
 

Quand j's'rai grande j'veux être heureuse,
Savoir dessiner un peu,
Savoir m'servir d'une perceuse,
Savoir allumer un feu,
Jouer peut-être du violoncelle,
Avoir une belle écriture,
Pour écrire des mots rebelles
À faire tomber tous les murs !

Si l'école permet pas ça
Alors j'dis "Halte à tout !"
Explique-moi, Papa
C'est quand qu'on va où ? »

 

 Renaud, « C’est quand qu’on va où ? », A la belle de mai, 1994.

 

 

Comme dans la plupart des domaines de leurs vies, les élèves ont en classe, souvent, une attitude de consommateurs. Selon cette conception des choses, le savoir se rapproche finalement d’une canette de soda que l’on jette dès qu’elle a rempli sa mission. Le cours de mathématiques sera su jusqu’au contrôle prochain, comme le cours de français ou d’histoire. L’enseignant connaît parfaitement cette question qui obsède ceux qui apprennent : « à quoi ça nous servira de savoir ça ? ». C’est vrai, ça : à quoi ça leur servira ? On peut vivre une vie entière — et même une vie heureuse ! — sans n’avoir jamais résolu d’équation du second degré, sans avoir lu Shakespeare et sans savoir que Jules César est mort quarante-quatre années avant la naissance du Christ. C’est entendu. Cette question que posent les élèves, et qui à mon sens est la clé de voûte du système éducatif tout entier, ne m’a jamais tant interpellé que quand elle s’appliquait à la poésie : « Monsieur, sincèrement, entre nous, sans vouloir vous vexer, à quoi ça sert de lire de la poésie ? ». Lire de la poésie ne sert à rien, sache-le. Précisément. C’est ce qui fait la grandeur et la noblesse de cette lecture : cela n’a rien d’utilitaire. Il y a peu de chance que tu puisses un jour réparer ta voiture en panne parce que tu auras appris par cœur des vers d’Apollinaire, et cela même si tu aimes passionnément ces vers. Tu ne trouveras pas non plus un métier grâce à eux, et ils ne te seront d’aucun secours, je l’avoue volontiers, lorsque tu rédigeras ta première lettre de motivation. A tes oreilles, inlassable, le poète entêté murmure pourtant :

 « Passons passons puisque tout passe

Je me retournerai souvent

Les souvenirs sont cors de chasse

Dont meurt le bruit parmi le vent. »

 Et je te l’assure encore, et avec la plus grande certitude : cela ne sert à rien. Un outil, oui, cela te servira ; prends donc un tournevis ou une clé anglaise. Veux-tu savoir d’où vient le vent ? Prends donc une girouette ! Veux-tu connaître sa vitesse ? Fais confiance à l’anémomètre ! Pour le reste, ne soit pas trop exigeant, et laisse aux vers du poète, si tu le veux bien, leur force et leur magie, leur précieuse inutilité. Voilà, c’est dit : la poésie ne sert à rien. Cela ne te sera jamais utile en rien, mais tu sauras un jour que cela t’est précieux, quand tu comprendras que le monde est plus grand et qu’il a plus de goût lorsqu’on a sur les lèvres des vers aimés. Je connais moins les mathématiques, je sais moins la géographie, mais n’aie aucune illusion : cela ne sert à rien non plus. Je sais simplement que ta vie, ta vie toute entière, aura plus de sens si tu sais des choses et que tu aimes ces choses.

 L’école ne sert à rien quand elle veut remplir des têtes. Je te le dis comme je le dirais à un ami. Je ne m’inquiète pas pour toi dans les bons moments, mais dans les difficiles. Plus tard, le plus tard possible, je l’espère, tu auras des choses à vivre, que tout homme doit vivre, et qui te feront mal. Des gens s’en iront que tu aurais voulu garder à tes côtés. Des certitudes s’écrouleront. Ce jour venu, tu resteras debout, j’en suis sûr désormais ; non pas parce que tu connaîtras tes multiplications, mais parce que l’école t’aura appris à mieux te connaître, parce que les mathématiques  t’auront enseigné la rigueur, parce que le poète t’aura appris l’émotion, qui est la peau de l’âme, parce que la géographie t’aura donné des racines et un horizon. L’école doit apprendre la vie sous peine de ne servir à rien.

 Si tu comprends cela, je ne m’inquiète pas.

Le  2 mars 2012 :

Joseph